Rosemarie Huggenberger




Rosemarie Huggenberger est une artiste-peintre suisse, d'origine roumaine. Elle est née en Roumanie où elle a vécu pendant son enfance avec toute sa famille suisse, à Sibiu. Son père a installé et dirigé une fabrique dans les environs de la ville.

Actuellement, Rosemarie Huggenberger est retraitée. Elle a contribué, d'une manière active, comme dans toutes les autres actions où elle s'engage, à la création et à la direction d'un orphelinat à Panatau, dans le district de Buzau. Une série de ses oeuvres exposées est mise en vente avec une mention qui averti que les fonds seront utilisés pour soutenir cet orphelinat. Dans le même but, l'artiste met en vente de nombreuses cartes de voeux, en exemplaire unique.

Les toiles de Rosemarie Huggenberger sont exclusivement abstraites. Explosion de couleurs et d'énergie, elles inspirent une force, un optimisme et une joie de vivre dont le secret devrait être dévoilé aux yeux de tous.

Nous vous faisons partager, ci-dessous, une interview de Madame Huggenberger, interview réalisée par Alina Mondini:


L'an passé, j'ai commencé à prendre des cours de yoga dans le village que j'habite, dans le canton de Zürich. Nous étions cinq femmes seulement. Malgré la différence d'âge, nous avions décidé de nous tutoyer. L'atmosphère est détendue et, avant ou après les cours, les conversations s'engagent facilement. Un jour, ma collègue Rosemarie Huggenberger m'a demandé de quel pays je venais et, après que je lui aie répondu, elle m'a dit en souriant : Je suis née en Roumanie..

Entre temps j'ai pu découvrir que Rosemarie est une retraitée active : elle s'occupe de la collecte de fonds pour un orphelinat de Roumanie et elle peint. Au mois de novembre 2004, elle nous a invitées à son exposition, dans un centre culturel d'un village voisin. Une série de ses oeuvres a été mise en vente, en mentionnant que les fonds ainsi obtenus seront utilisés pour soutenir l'orphelinat en question.

J'ai beaucoup apprécié les créations de Rosemarie, créations en totalité abstraites. Les couleurs éclatantes inspiraient énergie, force, optimisme et joie de vivre. J'ai pensé que, derrière elles, je pourrais trouver des histoires intéressantes et c'est ainsi que j'ai décidé de l'interviewer.

Pourquoi ton père est-il parti en Roumanie ?

Dans les années 20, la Suisse vivait une situation économique précaire, tandis que la Roumanie en jouissait d'une meilleure. Mon père travaillait dans l'industrie du tissage. Je ne connais pas les détails; je sais simplement que le directeur suisse d'une fabrique de tissage de la soie en Roumanie cherchait du personnel qualifié. Mon père a pris la décision d'aller travailler dans cette fabrique. Il y vécut seul pendant trois ans. Ensuite il est rentré en Suisse, a épousé ma mère - qui était suisse aussi - et, ensemble, ils sont retournés vivre en Roumanie.

Où ?

À Sighisoara. C'est là-bas que mon frère naquit en 1932 et moi, cinq ans plus tard. Pendant le voyage que j'ai fait cet été en Roumanie, j'ai retrouvé mon nom dans les registres d'une église. En 1939, les autorités roumaines n'ont plus accordé à mon père la permission de travailler en Roumanie et nous avons été contraints de retourner en Suisse. Peu après, la deuxième guerre mondiale a éclaté. Nous avons eu de la chance, de pouvoir rentrer avant ces temps si troubles... Je ne me rappelle plus rien de la Roumanie ; j'avais à peine deux ans quand nous l'avons quittée. Mais mes parents ont pu ramener en Suisse tout ce qu'ils possédaient. C'est ainsi que, à travers les objets de la maison de ma petite enfance, la Roumanie a été pour moi une présence permanente.

Quelle sorte d'objets ?

Par exemple, les meubles de la chambre d'amis, qui étaient un peu bizarres : ils étaient noirs. Mon père avait commandé au menuisier du marron. Ce qui s'est passé n'est pas trop clair. Une chose est sûre : il nous a fait des meubles de couleur noire, chose inhabituelle. On les a mis dans une pièce où nous entrions en de rares occasions. Nous avions aussi une sorte de bassine où ma mère lavait la vaisselle. Même si, plus tard dans mon enfance, je ne savais pas où se trouvait la Roumanie, grâce à certains objets et contes, elle a représenté une partie de la vie de ma famille.

Après leur départ de Roumanie, mes parents ont gardé un contact épistolaire avec quelques personnes là-bas. Ce fut seulement en 1983, quand ma mère a fêté ses 80 ans, que mon frère et mon mari ont organisé pour elle un voyage en Roumanie. Nous sommes tous allés à Sighisoara. Elle a été très impressionnée par la dégradation des bâtiments et de rues. Elle gardait le souvenir d'un meilleur état. Pour moi, en échange, la Roumanie fut une vraie découverte et un coup de foudre.

Quelques années plus tard, après ce voyage, j'ai lu ici, dans un journal local, que quelqu'un faisait la collecte de fonds pour un orphelinat de Roumanie. J'ai décidé de soutenir ce projet et, avec d'autres personnes, j'ai participé à la création d'une association. Je me suis rendu compte que pour moi, cet engagement avait une signification plus profonde, du fait que je suis née en Roumanie. Nous essayons de faire le plus simple possible. Nous envoyons des lettres, pour la collecte des fonds, à un cercle de donateurs qui est composé d'amis et connaissances. Mais nous sommes toujours à la recherche de nouveaux donateurs, car les prix en Roumanie grimpent d'un jour à l'autre, les enfants grandissent et leurs besoins aussi, les coûts changent.

As-tu visité cette maison d'enfants ?

Oui. La première fois, c'était il y a sept ans. J'ai été très impressionnée. Tous les enfants avaient des problèmes et un passé que je ne connaissais pas tellement. Avec le temps, j'ai pu constater qu'ils étaient plus détendus; ils grandissent, ils sourient. Même si, en comparaison avec les besoins de tous les enfants orphelins de Roumanie, ce que nous faisons n'est peut-être qu'une goutte d'eau sur une pierre brûlante, je souhaite et désire qu'au moins à ceux-ci - ceux que je connais personnellement et auxquels je me suis attachée - nous arrivions à offrir une meilleure chance pour l'avenir. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir, pour leur offrir de l'amour et une maison.

Vas-tu là-bas chaque année ?

Nous nous relayons. Chacun de nous trois, qui présidons l'association, va sur place de temps en temps. Comme je te l'ai déjà dit, moi, j'y étais cette année (2004).

Comment c'était ?

Merveilleux. J'y étais avec deux amies. Les enfants étaient en vacances. Au début, nous avons visité la maison, ensuite nous sommes allées dans un autre village, quelques kilomètres plus loin. Là, nous avions acheté une autre maison, avec un lopin de terre autour. Nous l'avions rénovée et nous en avions fait une maison de vacances pour les enfants. Il y a un grand pré, un jardin où planter des pommes de terre, des carottes et tant d'autres légumes, il y a des arbres fruitiers aussi. Une personne s'en occupe, en prends soin, le cultive et a le droit de prendre une partie de la récolte. Pendant notre visite, les enfants qui étaient présents ont organisé un spectacle pour nous. Mes amies et moi, nous avons logé dans un hôtel des alentours. Ils ont l'habitude que leur rendent visite des personnes de l'étranger qui soutiennent l'orphelinat. Pour ces occasions, ils organisent souvent des spectacles. Après une série de répétitions, un dimanche soir, les enfants ont décoré le jardin avec des lampions et des bougies et nous ont présenté le spectacle. Cela fut extraordinaire. Nous nous sommes tellement amusées et avons tellement ri, c'est impossible à raconter. Le talent théâtral et musical de ces enfants est époustouflant. Pour mes amies et moi, le spectacle a marqué un moment très important. Dorénavant nos rapports avec la Roumanie sont différents, plus profonds, ils ont plus de signification. En plus, j'ai été convaincue, une fois de plus, que cette maison d'enfants mérite d'être soutenue, car l'argent que nous y mettons est bien utilisé.

Maintenant, si tu me permets, j'aimerais changer de sujet : quand tu as pris ta retraite, avant le terme, à part d'autres activités que tu avais, tu as commencé à peindre. Comment cela s'est-il passé ?

Sans en avoir conscience, ma passion pour la peinture a toujours été présente dans mon âme. Je ne crois pas te l'avoir dit, j'ai un fils handicapé mentalement et physiquement. Même s'il a passé beaucoup de temps, depuis toujours, avec la famille, il a vécu - comme maintenant, d'ailleurs- dans une maison pour personne handicapées. Il pouvait s'y consacrer à des activités artistiques, peindre. Une fois, il y a une trentaine d'années, j'ai regardé dans son cartable où il avait ses travaux et j'ai vu une peinture qui m'a tellement impressionnée que je me suis dit : C'est cela que j'aimerais pouvoir peindre, moi aussi. . Ce sentiment fut un signal pour moi : je me suis acheté des couleurs et j'ai commencé à peindre les dimanches après-midi. Avec le temps, c'est devenu une passion, même si je ne faisais que des cartes de voeux que j'offrais à mes amis. Plus tard, quelques années après le décès de mon mari, j'ai senti que le travail ne me satisfaisait plus. J'aimais le travail que je faisais, même beaucoup, mais le moment était venu où je commençais à remarquer que le ballon se dégonflait.

Quel travail faisais-tu ?

Initialement, j'ai été prof de travaux manuels dans diverses écoles. Ensuite j'ai travaillé pour une firme qui gérait des restaurants pour le personnel de plusieurs banques, sociétés d'assurances, industries, écoles etc. C'est là que j'ai grimpé l'échelle de la hiérarchie jusqu'au poste de dirigeant. Je suis arrivée à avoir la responsabilité de quelque 400 restaurants avec 3 500 salariés et, avec le temps, c'est devenu un poids. A un moment donné, je me suis sentie dépassée et je me suis rendu compte que d'autres intérêts étaient devenus plus importants. Je voulais peindre, prendre des cours pour cela ; ce désir était ardent. J'ai décidé de prendre ma préretraite. C'était il y a dix ans, j'avais 57 ans.

Avant de finir, j'aimerais que tu racontes l'histoire de ton voyage au Pérou, dont tu as parlé au vernissage de ton exposition.

Il y a à peu près 40 ans, j'ai été pendant une année au Pérou, avec un groupe d'Européens qui y ont mis sur pied un hôpital. J'ai fait divers boulots : j'ai géré la crèche où les employés de l'hôpital emmenaient leurs enfants, j'avais la charge de la buanderie. Dans des endroits pareils, il faut avoir de la souplesse, être flexible et savoir faire un peu tout.

J'ai remarqué que les patients indiens, même s'ils suivaient les prescriptions des médecins, souhaitaient aussi consulter le guérisseur du coin. Avant de commencer le travail de guérison, celui-ci boit un extrait d'une plante aux propriétés hallucinogènes, qui lui donne des visions. Après de nombreuses tentatives, un médecin suisse a réussi à obtenir ce breuvage. D'abord il l'a essayé et nous a raconté - à sa femme qui était devenue une amie et à moi-même- ce qu'il a ressenti. Ensuite, nous avons décidé, nous deux aussi, de faire l'essai. Ce fut comme un voyage dans un monde fantastique. Tout au long de ce voyage, j'ai continué à voir deux espèces de colonnes, avec des feux d'artifice en mouvement permanent. En haut, ces colonnes se dissolvaient, tandis qu'en bas elles se renouvelaient, comme une bande roulante aux couleurs intenses et impressionnantes. A ce moment-là, je ne peignais pas, mais j'ai senti que j'aurais aimé peindre de telles sensations. Dans l'état créé par ce rêve-voyage, on a le sentiment qu'on peut tout faire, que les possibilités sont illimitées. On ne peut pas imaginer que demain sera pareil à hier, on a le sentiment que tout sera différent et meilleur, car tu as le pouvoir de tout changer. Je n'ai essayé qu'une seule fois. L'occasion ne s'est plus présentée, mais je n'aurais pas voulu non plus réessayer. Ce fut tellement beau que j'ai eu peur que cela se passe autrement une autre fois. C'est pour cela que je n'ai pas éprouvé le besoin de réessayer. Cela reste une occasion unique. Année après année, chaque fois que j'ai raconté cette expérience, des frissons ont parcouru mon corps et j'ai senti la sueur dans mon dos. Tellement ce fut intense.

Mais avec le temps, le souvenir s'estompe, passe dans l'ombre. Dans la période où j'ai beaucoup travaillé pour préparer l'exposition, le souvenir est revenu. A un moment donné, je me suis adressée à un peintre, le priant de me donner quelques cours de peinture. Il m'a répondu: D'accord, mais d'abord il faut que vous sachiez ce que vous désirez et qui vous rendrait heureuse. Réfléchissez..
Ca, c'est difficile ! Je suis rentrée à la maison et pendant des jours je me suis demandé:
Qu'est-ce qui me rend heureuse, moi ?
Petit à petit je suis devenue consciente que ce que j'essaie de créer, ce sont ces feux d'artifice-là. Mais que je n'y arrive pas. Alors je le lui ai raconté, au peintre, et nous en avons parlé. Son travail est méditatif et, petit à petit, il m'a donné des conseils. Graduellement, dans mes mélanges sauvages des couleurs, j'ai apporté une certaine sérénité. Je ne sais pas si tu as remarqué, presque chacun de mes toiles contient une surface large, monocolore, paisible. Cette surface, auparavant, fut pleine de couleurs et de mouvement, totalement sauvage. Avec l'aide de ce peintre, j'ai appris qu'il est nécessaire de calmer certaines surfaces et de n'apporter qu'une partie de mes feux d'artifice. Je crois que j'ai réussi... parfois... et parfois, peut-être pas. Voilà l'histoire avec les feux d'artifice. Maintenant, en regardant en arrière, je constate que j'ai vécu pleinement à travers mes toiles.

Est-ce que tu as pris conscience du souvenir de ces visions du Pérou au fur et à mesure que tu peignais ou... comment ?

Je ne peins pas ce que j'ai vu à ce moment-là, mais ce que j'ai senti face à ces couleurs explosives, qui éclataient intensivement, avec sauvagerie. Je ne revis pas les images, mais le sentiment. Les images sont très loin. Je ne peux plus les reconstruire. Il ne reste que la sensation. Je crois que, pour être créatif, il faut ne pas te cramponner, à rien, mais te laisser porter par les sentiments. Même si, à un moment donné, cela peut sembler une folie, il faut laisser les choses, les sensations couler. Tôt ou tard, elles se couchent d'elles-mêmes sur le chemin qu'il faut.

Finalement, as-tu appris ce qui te rend heureuse ?

Le plus grand bonheur c'est quand quelqu'un regarde une des mes toiles et dit : Ah ! Cela me plaît ! . C'est ce qui m'arrive aussi. Parfois, quand je vais voir une exposition et que je vois une création qui me plaît, mes mains deviennent moites et je suis toute agitée.

Que je peigne avec plaisir et que je voie que ce sentiment, je suis capable à le transmettre plus loin, à quelqu'un, à travers une des mes toiles, constitue mon plus grand bonheur. Mais pour cela, il ne suffit pas de le vouloir. Il faut suivre tes sentiments et aller toujours plus loin.

Je te remercie pour cette interview.


Alina Mondini, Zürich
Traduit par Geta Rossier, Lavigny


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